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25.5.07

D'un bistrot à l'autre.

On ne sait jamais ce qu'on est venu faire dans un débit de boissons, quel qu'il soit.
Enfin, pour être plus précis, on sait toujours ce qu'on est venu y faire, certes, parce que c'est souvent annoncé en devanture : on est venu y boire, donc.
On sait aussi toujours ce qu'on est venu y chercher, même si on ne se l'est pas toujours distinctement susurré dans l'oreille interne au moment où on y a plongé le premier pied.
En réalité, ce qu'on ne sait jamais, jamais ou presque, ce n'est pas ce qu'on est venu y faire, ni venu y chercher, mais ce qu'on y fout, finalement.
Ce qui fait qu'on est là, plutôt qu'ailleurs, en un ailleurs entre les murs duquel quelqu'un nous attend peut-être de pied ferme, quelqu'un d'autre ou alors simplement un autre nous-même, un nous-même que nous pourrions être (ou faire semblant d'être) si nous n'étions pas là - chez nous, donc, ou bien à la salle de sport, à un vernissage, au lavomatic, sur notre lieu de travail, dans la belle-famille, au supermarché... ou bien, encore, et ne l'oublions jamais, dans un autre bar.

Ce qu'on y fait, au sens "activité physique", voire "activité sociale" du terme, c'est bon, je l'ai déjà précisé - d'autant plus que ça tombe sous le sens : on y picole, seul ou à entouré de prétextes souriants.

Mais c'est en interrogeant finalement, et avec un tant soit peu de bonne foi, ce qu'on est venu y chercher que deux révélations nous sautent immédiatement au yeux, sinon à la gorge : premièrement, le bar X n'offre pas la même chose, en sus de la boisson proprement dite, que le bar Y ; deuxièmement, ce qu'on est venu y chercher nous renseigne presque toujours, et instantanément, sur la raison essentielle pour laquelle on est là.Qu'ont donc à offrir les différents types de bar, et, par extension, que vient-on y chercher ? Un bar n'est pas le bar voisin. Pourquoi ?

Ce soir, je suis debout, seul, au zinc du Commerce : pas d'happy hour ici ("une "happy quoi ?" - ça va pas ou bien ? on n'est pas des Ricains.") ; MTV ou une chaîne de sport extrême tourne en boucle sur l'écran, son de la télévision coupée sauf quand El Presidente prend (encore ?!) la parole ; trois journaux salis par des milliards de mains se reposent enfin sur la pompe à bière ; un ramequin entâmé d'olives avec noyaux dépérit devant moi, tandis que la chair flasque des fesses de la patronne gît, glissée en portefeuille, sur le revêtement skaï du tabouret planté dans le coin-tabac.
C'est l'heure de la sortie des bureaux, la seule heure du jour qui rassemble autour d'un godet les alcooliques bon-teint-car-pères-de-famille, les professeurs dépressifs, les chômeurs immigrés et les loosers magnifiques. Un peu d'animation, personne ne veut embêter personne, tout le monde a ses secrets : un lieu vivant sans être intrusif, trop de douleurs existentielles cumulées pour faciliter l'échange, trop de peines refoulées, aussi, pour empêcher qui que ce soit de sourire - voilà ce que je suis venu chercher ici.

Hier soir, tard, je siégeais, entourée d'une flopée de connaissances (dont certaines que je ne connaissais pas du tout, il faut bien le reconnaître), dans l'arrière-salle d'un bar-boîte à la musique assourdissante, peuplé de touristes en goguette, de fêtards au nez plein, de jeunes adultes fugueuses et de pré-trentenaires les yeux gorgés de foutre. Des cigarettes et des briquets en veux-tu-en-voilà, vomis sur les tables comme des espoirs de touches furtives et de moiteurs partagées exhibés aux démons. Beaucoup trop bruyant pour qu'une seule discussion collective ne s'engage, bien trop cacophonique pour qu'il ne faille pas se pencher à l'oreille de quelqu'un pour lui dire quelque chose - glace brisée en deux secondes, ciblage immédiat, il n'y a plus, ensuite, qu'à marcher un peu sur les pattes avant en tortillant subtilement du bas-ventre pour obtenir une réponse immédiate et décisive. Voilà ce que j'étais venu chercher ici.

La veille, plus tôt dans la soirée, je partageais un drink dans un bar à cocktails cosy avec quelqu'un que je ne voulais pas effrayer de prime abord. La musique était branchée, et bien présente certes, mais en arrière-fond. Un truc latino, ou du reggae un peu vif, ou bien un song-writer plus ou moins magnifique. Peu importe. Les tables se tenaient à une distance respectable les unes des autres, de gros canapés ou des sofas criards les encerclaient toutes, de frêles bougies en magnifiaient le faux bois. Les tables voisines ne pouvaient rien entendre de nos tractations intimistes, chaque espace convivial ayant été pensé comme une bulle - à peine si les serveurs et serveuses se hissaient au niveau d'ingérence de spectres quelconques. De quoi jouer à plein régime l'esthétique de la bulle, le jeu mensonger de la bulle, l'anomalie de la bulle - l'exceptionnalité de la bulle, donc. La parenthèse, donc. Nous étions différents quoique tout comme les autres, ensemble mais inconnus, uniques quoique standards. Voilà ce que j'étais venu chercher ici.

La même soirée avait pris quelques longues heures dans la tête quand je retrouvai deux collègues dans un pub. Vous savez, mais si, les pubs. Tout en bois, jusqu'aux pintes ou presque. Un gros-grand type derrière le bar, et/ou une fine barmaid blonde aux seuls seins généreux, et un voire deux bus boys qui ramènent les verres vides presque plus rapidement que vous ne les buvez - cela dit, si, si, vous les buvez bel et bien à ce rythme là, je vous promets. "Service au bar" spécifié sur des pancartes, en deux langues au moins. Du vert à foison, des verres partout, de la poésie nulle part - des tas de lombrics, en revanche, hésitant entre un concours de culs-secs, un festival de lourdeur molle et un avachissement progressif pourtant aussi inévitable que parfaitement diluable dans le reste des activités. Selon les cas, des trèfles-déco ou des drapeaux-de-rugbymen-déco ou des posters-en-anglais-déco, et toujours, toujours, un écusson Guiness illuminé en devanture. En bref, le temple de la soûlerie virile, avec même quelques filles au début, puis une poignée de folles furieuses, puis seulement une ou deux pochardes, puis exclusivement des carcasses aussi masculines qu'embuées de bière au mazout. La tête nous tourne vite, en ces lieux, aussi rapidement, d'ailleurs, qu'on cesse de la tourner à droite à gauche dans l'espoir d'y dénicher quelque pépite improbable, car de moins en moins plausible. Le royaume du "on s'en fout, on est des mecs", la lourdeur décomplexée, en attendant le mal de crâne. Voilà ce que j'étais venu essayer de récupérer ici.

Le jour d'avant, il y avait eu, aussi, le troquet convivial, ce genre de lieu où les mauvaises chaises de bois brut crissent au sol en menaçant de rendre l'âme une bonne fois pour toutes, où les verres claquent lourdement sur la table gravée au couteau depuis des lustres, où les prix stagnent au sol comme des mouches mortes, où les toilettes sentent le cadavre et exhalent la folie, où les sourires sont décochés aussi rapidement que les torgnoles, où tout le monde se mélange sans trop réfléchir, où n'importe qui peut entrer n'importe quand en faisant n'importe quoi, où hausser un soucil en guise d'étonnement constitue un crime de lèse-majesté, où un chien ne vaut pas plus qu'un homme, qui ne vaut pas plus qu'un chien. Ce genre de lieu où l'on ne sait jamais ce qui peut arriver, où l'on attend un peu d'y être surpris, mais où l'on se sent bien malgré tout même si rien ne se passe d'autre. Où l'électricité rôde dans l'air comme une promesse de résurrection, de rédemption, de délivrance, en tous ces termes religieux donc, alors qu'aucun figurant n'y croit en un dieu quelconque - en des chimères au profil de tumeurs fleuries, à la rigueur. Voilà ce que je savais que je trouverais là.

Bistrot, bar-boîte, bar à cocktails, pub, rade de quartier. Cinq visages, déjà, pour un même concept arbitrairement posé comme homogène. Et je ne rentre ni dans le détail, ni ne vise une quelconque exhaustivité.

On ne sait jamais ce qu'on fout dans un bar donné. Mais on sait toujours ce qu'on est venu y chercher.Et si on ne le trouve pas ce coup-ci, on le trouvera demain. Ces enfoirés de macs à picole sont précisément là pour ça.

F. W. Jonas

Pour contacter F.W. Jonas ou un autre auteur de la revue : revuenoiretblanc@hotmail.com ou laissez un commentaire .

4 Comments:

Blogger A.D. said...

Fort bien dessinée, cette géopolitique des bars... Chapeau bas.

29 mai 2007 à 02:30  
Anonymous Franck-Olivier said...

ah, tiens, on peut commenter désormais ici...c'est une bonne nouvelle...enfin pour moi...bref...parfaitement d'accord avec A.D...mais tout de même très choqué par le côté "plagiaire décomplexé " de cet auteur qui ne fait que copier un jeune nouvelliste talentueux de ma connaissance...(non, non, je ne donne pas de nom, c'est pas mon genre, pas la peine d'insister!)

30 mai 2007 à 02:31  
Anonymous F.W. Jonas said...

Merci A.D. - "Géopolitique des bars"... voilà un bon titre. A ce sujet, je n'en parle pas encore trop, mais j'ai eu vent d'un projet intéressant de... enfin, je n'en parle pas. Je pense qu'"un jeune nouvelliste talentueux de [la] connaissance [de Franck-Olivier]" en parlera bientôt...

Franck-Olivier, je ne vois pas de qui tu parles, et je trouve FRANCHEMENT DEPLACE DE M'ATTAQUER GRATOS COMME CA ! Je ne te connais pas (n'est ce pas ?!), mais je te trouve un peu vert dans ton attaque TOTALEMENT GRATUITE ET INJUSTIFIEE.

30 mai 2007 à 10:26  
Blogger A.D. said...

Voilà qui attise ma curiosité, F.W. Après la géopolitique, le cliffhanger, donc. A suivre

3 juin 2007 à 07:22  

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