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26.10.07

Piliers de rades

Qu'est-ce qu'un pilier de rade, au fond et après tout ?
Un pilier de rade est précisément la personne à laquelle vous ne prêtez aucune attention alors même que vous pénétrez dans un bar. Et qui ne vous en veut pas pour ça - mieux, c'est la personne qui pense sincèrement que si elle ne doit pas vous en vouloir de ne pas l'avoir remarqué, c'est exactement parce que, dans sa vie ou dans sa journée (ce qui revient à peu près au même, en l'occurrence), pour une fois, elle ne sert enfin à rien, au sens de l'utilité d'une personne qui servirait à quelque chose, et à qui on demanderait, les yeux dans les yeux, de servir plus encore, plus toujours, jusqu'à la déraison.
Le pilier de bar est un être presque végétal, posé, posté là en tout cas, qui vous remerciera silencieusement, et sans même le savoir, de l'avoir laissé vivre en tant qu'inutile profond, qu'être translucide, que copain de quatrième zone sans réelle existence.
Le pilier de rade vous remerciera toujours, silencieusement ou non, de penser qu'il n'est pas là. Il viendra chaque jour, au même endroit, cultivant ainsi l'espoir ultime de pouvoir être, à un moment ou l'autre, assimilé par les plus fidèles du bar à une teinture murale ou une boîte à cacahuètes. A un Rien, présent quand même.
Pour une fois, ce soir et les soirs d'avant, on ne lui demande rien. Pour une fois, ce soir et les soirs d'avant, le barman l'accueille d'un "bonjour" qu'il n'offre, tel quel, à aucun autre, et qui lui suffit. Il est triste, il est seul il est mal, mais là il se sent bien. Il sait, posé à l'endroit où il est posé chaque jour, dans ce creux de rien qu'est le zinc d'un bar, qu'il peut lui arriver aussi bien tout, très rarement, que n'importe quoi, de manière nettement plus fréquente.
Vous l'ignorez ? Il vous remercie. Vous lui laissez vivre sa vie de plaies rentrées et d'accusations oubliées - il vous en remercie. Vous jouez, au contraire, la carte de l'amitié benoîte, et il peut, il doit, il ne peut que, vous tuer.
Un pilier de rade, c'est un soutien de rade, qui voudrait disparaître définitivement dans les combles, tranquille, au moins jusqu'à demain.
Un pilier de rade, c'est un mort en sursis qui espère pouvoir passer de bonnes heures riches pendant les quelques moments qui lui restent.
Un pilier de rade, ce n'est pas toi, ni moi, mais ça pourrait bien être nous deux, eux deux, ensemble et pour toujours.
Un pilier de rade, c'est un cadavre ambulant, le sourire aux lèvres et la pinte à deux doigts des veines battantes de sa gorge.
Le pilier de rade, c'est le client d'un rade que je considèrerai toujours avec le plus grand respect, parce que c'est un héros courageux qui a décidé de se flinguer à petit feu, certes, mais en public. Quelqu'un qui est reconnaissant quand on se souvient de son nom et qui sait, pourtant, qu'il rentrera seul dans sa misère.
Le pilier de rade, quand il sourit, porte la haine du monde - celle que le monde lui inspire, celle que le monde lui renvoie - et l'espoir de l'improbable.
Tout ce que j'aime dans un bar, c'est qu'il s'anime, et vraiment, d'une manière ou d'une autre. Et rien de tout cela - bien ou mal, triste ou joli, féérique ou cataclysmique - ne peut se dérouler, jamais, sans l'interaction d'un pilier. Qui va calmer, ou au contraire souffler sur les braises. Qui va se taire, ou bien silencieusement hurler, comme toujours. Hurler, certes, mais sans un son.
Un pilier de bar, c'est ce qu'aucun d'entre nous ne veut devenir, mais qu'un quart d'entre nous deviendra quand même.
Une baston naît dans les bas-fonds - un pilier est impliqué. Il peut être l'agent provocateur, le réceptacle innocent ou alors, mieux encore et plus souvent, le témoin allusif. Un jeune homme a invité une jeune fille, ou l'inverse, dans un bar - le jeune homme ou la jeune fille veut prouver à sa cible qu'il ou elle sait de quoi se compose la vie : il ou elle se lève, et va parler au pilier.
Un navigateur fait le malin avec sa bête marine - il se doit, nécessairement, de recueillir l'assentiment tacite du Colosse de Rhodes pour explorer plus avant.
Le pilier de bar, c'est celui qui est Tout sur place, précisément parce qu'il ne veut être Rien, mais alors tous les jours.
Le pilier de rade, je l'embrasse et je le respecte, parce que sans lui, aucun bar n'en est un vraiment. Le pilier de bar ne pourra jamais être tricard, parce qu'il se sent intimement trop mal pour ne pas bien se comporter. Le pilier de bar est un objet de mépris, sans doute et bien souvent, mais viens donc lui casser les nerfs, et tu me trouveras face à toi - surtout si, en l'espèce, le pilier de bar, c'est moi. Ca peut arriver.
Je t'assure. Sois malin si tu veux braver l'espoir de tout oublier. Sois fort si tu veux te frotter à la violence d'une vie qui surnage. Sois grotesque si tu veux prouver en public qu'un pilier de rade ne sert à rien : parce qu'un pilier de rade, crois le ou non mon ami, est bien plus présent sur place que tu ne le seras jamais.
Comme un distributeur de cacahuètes, certes, ni plus ni moins, mais comme un distributeur de cacahuètes quand même. Le pilier de rade, à la différence de toi, l'ami, est venu ici sans raison réelle - pas pour se sortir une poulette, pas pour impressionner un pote, pas pour fêter un événement quelconque -, mais il est là, dix fois plus que toi, et il ne te le dira jamais, mais malgré tout, je te l'assure : il t'emmerde, et bien, dans les tréfonds de son crâne. Il te regarde comme un énième blaireau, alors même que tu essaies de l'affronter parce que tu penses qu'il n'est pas grand chose.
Détrompe-toi, l'ami. Le pilier de bar, par définition, tient les murs, et les tenait bien avant que tu ne naisses, au moins symboliquement, au moins ici et ce soir.
Ne l'oublie jamais, imbécile. Il n'est rien, mais il est plus que toi, et très largement.
C'est un pilier de bar. Toi, tu n'es qu'un client.
Le pilier de bar, ici et ce soir, ne te regarde pas parce qu'il ne se sent pas digne de croiser un quelconque regard. Il sent la tristesse au fond de lui, et dans le fond de son verre il trouve un appel anonyme et propre, un espoir sans lendemain, un sourire allusif.
Un pilier de bar ne ressent aucune afection, aucun besoin pour personne, et surtout pas pour lui-même. C'est précisément pour cela que tu ne pourras jamais l'égaler. Et que je ne te le souhaite pas.
Il veut sentir au bout de ses doigts le Vide, et croquer à pleines dents le N'importe Quoi. Etre témoin, voire acteur, d'un de ces débordements absurdes qui naissent sur le sol de ce genre de lieu comme la mandragore aux pieds des pendus. Il veut sentir cela, mais ne le sent que rarement - mais une fois par an lui suffit, très largement.
Et toi, tu n'est que le numéro 234 d'une année qui fait 365 jours un quart. Autant te dire qu'à ses yeux, tu ne représentes pas grand chose. Tu es un épiphénomène, tout au plus, émanation grotesque de ce que son lieu peut produire... alors même que tu penses, et très sincèrement, que l'anecdote, c'est sa gueule.
Imbécile.

F.W. Jonas

Pour contacter F.W.Jonas ou un autre auteur de la revue : revuenoiretblanc@hotmail.com ou laissez un commentaire .

2 Comments:

Blogger A.D. said...

Toujours un plaisir de lire le bar-atin de FW Jonas... Je lève mon verre (ma tasse de café plutôt, aujourd'hui, faut que je me réveille) à ta santé...

28 octobre 2007 à 08:52  
Anonymous F.W. Jonas said...

Je t'en prie l'ami.
Tournée générale de sucres en morceaux.

31 octobre 2007 à 02:05  

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