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12.11.07

Ethique des zincs

"Les gens qui se bourrent la gueule se la bourrent n'importe comment, de toute façon", me racontait l'autre jour une connaissance qui ne pourrait jamais devenir un ami. Notamment parce qu'il n'avait rien compris. Le type qui pense sincèrement qu'il existe une seule manière de se bourrer la gueule (c'est à dire boire jusqu'à tomber), n'a jamais été ivre, ou alors le niera jusqu'à la fin de ses jours... et donc, dans un cas comme dans l'autre, ne sera jamais un ami.

Il existe autant de façons différentes de se bourrer la gueule que de façons différentes de sourire à pleines dents pourries, de descendre une côte escarpée sur le dos, de draguer une jolie femme ou de jouer avec son gamin en bas âge. Les gens qui pensent le contraire n'ont jamais, selon les cas, souri à pleines dents pourries, descendu une côte escarpée sur le dos, dragué une jolie femme, ou joué vraiment avec leur lardon en bas âge. Les gens qui pensent le contraire ne sont pas mes amis - et ne le seront jamais, à moins qu'ils ne parviennent à faire sur eux-mêmes un effort théorique auquel je ne crois pas beaucoup pour le moment.

Non. Il existe autant de façons différentes de se bourrer la gueule qu'il en existe d'être autiste. Un autiste pour un autisme, m'a-t-on toujours inculqué à raison (Rain Man n'étant qu'un épiphénomène - je ne connais pas d'autiste Rain Man - sinon, d'ailleurs, je serai riche et l'autiste en question aurait joué dans Tootsie). Un alcoolisme pour un alcoolique, aussi, pour toujours et à jamais.

Il existe, de fait, des tas de façons différentes de se bourrer la gueule. Prenons un exemple simple : les gens qui se défoncent la tronche à la bière, et exclusivement à la bière. Par définition, ce type d'éthique reste indissociable de certains fondamentaux évidents. Se retourner la tête à la bière, par exemple, exige qu'on soit entre mecs, ou, à tout le moins, entre gens qui ne visent à aucun niveau la séduction. La convivialité prime, les rots sont autorisés, la bêtise crasse et l'affaissement des paupières pas moins. On est dans un monde de bière - présent au fond du ventre, langoureux dans l'âme - mais l'amour n'existe pas, quand on boit de la bière. Nous avons tous entamé des discussions sérieuses autour d'une bière, qui se sont achevées dans la glauquerie benête la plus sympathique du monde. On appelle ça, simplement : se bourrer la gueule à la bière.

Mais il existe des tas d'autres variantes. Et c'est bien pour ça que l'alcoolisme dispose de toutes les meilleures raisons pour perdurer. Cet enfoiré. Ah ben oui, parce qu'on peut aussi se transformer en zombie imbibé uniquement à base de champagne (nous nous sommes probablement tous rendus à un mariage, ou à une remise de prix, ou à l'un de ces évènements qui, d'une façon ou d'une autre, semble nous imposer non pas de nous tenir droit, non (bien au contraire), mais de nous faire vaciller uniquement au rythme des "plops".) Ce genre d'environnements au sein desquels commander un whisky nous classe à l'extrême, et exiger une bière frôle l'incident diplomatique. Non. Ici, c'est champagne, mon gars.

Vous notez déjà la différence. La bière nous enveloppe lourdement, comme une catin pas forcément jolie, certes, mais prête à tout. Le champagne, en revanche, nous grimpe au cerveau de manière nettement plus pernicieuse - il nous caresse la jambe avant de s'enfuir, piteusement. Le champagne nous laisse seul, et profondément, au bout du compte. Mais il est comme une drogue immédiate et éphémère : il nous permet de n'être rien que pendant quelques secondes, tandis que la bière nous ramollit à long terme. On raconte plus de conneries quand on est plein de bière, mais on les profère moins vite. Chaque passage aux toilettes nous aide à reprendre, un bref instant, entre nos mains, les poils de notre propre bête pour tenter de l'apaiser un instant. Vous savez, le moment où l'on se tient au mur, en le fixant comme s'il était un miroir (alors qu'il n'est qu'un mur sale enrichi de tags plus ou moins brillants, en fait), et qu'on lui dit quelque chose comme : "toi, mon gars, tu peux faire quelque chose de ta vie", alors même qu'on sait très bien (ou pas d'ailleurs), qu'à cet instant précis on ne parle pas à ce mur (qui n'est rien, finalement, et qui, donc, ne peut pas faire grand chose de sa vie, qui n'existe pas vraiment, en fait), mais qu'on se parle à soi-même (un soi-même qui, d'ailleurs, n'est pas grand chose non plus, en l'occurrence, mais peu importe), sans trop oser se l'avouer.

Ok, d'accord. J'ai simplifié le propos, sans l'ombre d'un doute. C'est assez vrai : la bière du tout-venant, d'un côté, et le champagne des riches (vous croyez encore que le champagne, c'est pour les riches, franchement ? Non, non. Le champagne, en fait, c'est pour les parasites, ni plus ni moins.), de l'autre côté. D'accord. Mettons. Vous avez tort, mais mettons. Alors, développons tout le fil du truc :

- la bière, c'est une catin facile, un peu rude certes, mais qui vous semble familière. Vos propos se troublent, mais lentement. Votre élocution se fait moins distincte, mais tout le monde les suit si tout le monde vous suit.

- le champagne, donc, vous débloque le cerveau sur des fulgurances rances, certes, mais qui vous semblent géniales sur le moment. L'effet ne dure pas, il vous en faut plus.

- "Et la vodka, alors ?" Ah, la vodka, c'est très différent. La vodka vous ruine presque dès la première gorgée. Elle fait fi de tout le reste, vous brise les rotules, et nettoie la table, comme aurait pu l'écrire Descartes en français s'il avait été un peu moins snob (ou alors partisan de l'Internationale, sans doute). La bière s'immisce, le champagne crépite, mais la vodka vous flingue. La vodka vous fait oublier tout, le nom de votre mère, la retenue, le délire initial. La vodka vous fait frissonner ferme, parce qu'elle est froide, mais elle vous sussure, pas farouche, des mots intelligents à l'oreille. La vodka est l'amie des vrais poètes. Elle le sera toujours. Jusqu'à la cirrhose de ces derniers.

- "Bon, très bien. Mais la téquila, là-dedans, où est-ce que vous la classez ?" - La téquila ? Faites-moi rire. Que celui qui n'a jamais vomi après un excès de Téquila-paf me jette la première pierre. La téquila, de nos jours, et si on veut tenir un peu la distance, ne peut être bue que dans le cadre extrêmement ouaté d'une Margarita (et il en va un peu de même avec la Caïpirinha, fille ouatée de la cachaça). Margarita ou Caï, c'est un peu la même histoire : un bon délire pour la première ou la seconde d'entre elles, et un beau tag à grumeaux involontaires dès la suivante. La meilleure façon de mourir en bonne sociabilité. Mais la meilleure façon de mourir quand même. Sans rien laisser derrière.

- "Ah oui, et le rhum, alors ?" - Le rhum, mon petit pote, c'est totalement différent. Il est même presque vexant, à mon avis, que tu l'aies classé, dans ton ordre maladif, entre la divine vodka et cette souillon de téquila. Le rhum, de source sure, c'est l'alcool qui rend fou. L'absinthe a été interdite en France, donc, et elle est refourguée à pleins tonneaux, coupée de tout et n'importe quoi, dans les tréfonds de quelques bars gothiques qui aiment bien faire semblant ? Parfait. De toute façon, l'absinthe coupée, ça n'est rien d'autre que du mauvais Ricard - un truc qui soigne les miasmes. Mais le rhum, bordel. Le rhum. Là, je te le dis, c'est un peu comme si tu avais placé un pantin grotesque entre deux despotes éclairés (en plus de ça, le grog soigne mieux les miasmes que n'importe quelle absinthe - j'en suis la preuve (presque) vivante). La vodka éclaire parce qu'elle transforme en poète. Le rhum éclaire parce qu'il transforme en doux dingue. Entre les deux, la Téquila éteint parce qu'elle transforme en cadavre exhalant son dernier souffle. Tu mélanges tout, l'ami. Le rhum est le roi des alcools, et une cuite au rhum dépasse (de très peu, certes) une cuite à la vodka, parce qu'elle est à la fois parfaite, comme la seconde, mais aussi géniale, à la différence de toutes les autres.

- "Bien, et que te reste-t-il en stock ?" Que me reste-t-il en stock ? Tu es certain que tu n'as rien oublié, interlocuteur fictif ? Le whisky, par exemple ? " Ah oui, c'est vrai." Absolument, c'est vrai. Le whisky, c'est encore différent. Le whisky, quand tu l'ingères, te crame d'abord la langue, puis te gonfle la glotte (qui te hait systématiquement, quand tu en bois - mais il faut la comprendre, aussi, la pauvre chérie), puis se loge au creux de ton estomac pour te raconter des histoires indicibles. A ce moment là, et à ce moment là seulement, tu peux juger s'il est bon - pas selon les magazines en papier glacé, bien entendu, mais selon ton ventre (ta seule jauge en cas de cuite) : si son arôme grimpe en retour le long de ton œsophage, jusqu'à te cogner de saveurs riches à l'arrière des dents, il est bon. S'il appuie de ses deux mains de boule de whisky sur ton gros colon jusqu'à t'indisposer, il est médiocre.

"Les gens qui se bourrent la gueule se la bourrent n'importe comment, de toute façon". Pfff... Le dernier type qui m'a dit ça aurait mérité, non pas de se retrouver la gorge ouverte sur un caniveau, mais de vivre une vie paisible à grands coups d'ennuis savamment célébrés, orchestrés - ce qui est bien pire, sans doute. Il aurait mérité que je l'applaudisse à son mariage, que j'embrasse le crâne de son gosse, que je le soutienne lors de son premier divorce, que je le méprise alors qu'il se tape des gamines de vingt ans de moins que lui pour se donner un genre et que je m'ennuie avec lui, des années durant, tandis qu'il me fatigue à me raconter ses graves problèmes existentiels. Alors même que son gosse, grand garçon maintenant, m'appelle pour que je vienne le chercher à peu près n'importe où. Comme tout le monde, en fait.

Les gens qui se bourrent la gueule, et qui aiment vraiment ça, ne se la bourrent pas n'importe comment. Ils se la bourrent à la bière avant que la jeune fille ne se pointe, au vin blanc pendant qu'ils parlent avec elle, à la vodka quand ils tentent leur approche et au rhum si elle veut bien les suivre dans leur mouvement. Ils se la bourrent à la bière entre amis, puis à la bière entre amis, puis à la bière entre amis, puis au whisky lorsque des nanas se pointent. Ils se la bourrent au vin rouge pour rompre, au champagne pour célébrer leur célibat, puis à la téquila pour mourir, juste après. Ils se la bourrent au B52's parce que c'est leur anniversaire, au Mojito parce que leur nana s'y est rendue, ou au Get 27 parce qu'elle n'a pas montré le bout de son nez. Ils se la bourrent au Monbazillac au premier rendez-vous, au Tariquet au second, au rhum arrangé au troisième, au Sex On the Beach au quatrième, au Martian Sperm au cinquième, à l'After Eight au sixième, au Long Island au moment de la rupture, puis à la Suze, en attendant l'occasion d'ouvrir le prochain Monbazillac à nouveau.

Ils se la bourrent à mort, de toute façon, mais toujours en fonction des circonstances. On ne picole pas seul comme en groupe. On ne picole pas en tête-à-tête amoureux comme en enterrement de vie de garçon. On ne picole pas l'âme tranquille comme la mort dans l'âme.

"Les gens qui se bourrent la gueule se la bourrent n'importe comment, de toute façon" Mon dieu. Non.

Il existe une éthique des zincs, connard. Et si tu ne le sais pas, c'est que tu n'as jamais su boire.


F.W. Jonas

Pour contacter F.W. Jonas ou un autre auteur de la revue : revuenoiretblanc@hotmail.com ou laissez un commentaire .

4 Comments:

Blogger piotrevski said...

classe !
et encore, là, c'est de toi qu'il s'agit, ou de ton gars imaginaire, va savoir, car comme tu dis, il existe autant de façongnagnagna, mais classe tout de même...

13 novembre 2007 à 00:20  
Blogger A.D. said...

Joli, brillant, fichument bien torché, ce drinker's digest! Voilà un texte qui donne soif, en plus. Qui donne envie de crier, tel le chevalier François de Hadocque: " Yo-ho, une bouteille de rhum ! "

13 novembre 2007 à 06:48  
Blogger Franswa said...

Piotr ! Ben dis voir, je suis bien honoré, franchement. La classe.

ArnaudDudek, fais toi plaisir. J'en ai toujours une à partager qui doit traîner dans un tiroir (mais elle est peut-être vide, ce qui ne serait quand même pas très poli.)

20 novembre 2007 à 03:13  
Anonymous Florian said...

Boire, c'est ob�ir, se bourrer la gueule, c'est r�sister.
L'ivresse est un coup de poing dans la gueule du capitalisme: pas besoin d'avoir soif pour boire.

Et puis "quand on meurt de faim, il se trouve toujours un ami pour vous offrir � boire".
(Blondin, qui s'y connaissait en amiti�)
Mon chapeau bas, Franswa.

14 décembre 2007 à 01:40  

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