]]>




Image Hosted by ImageShack.us

18.2.07

Elle

Assise au bout de la jetée, Elle regarde le flux se briser sur les récifs. Revenir et repartir dans un mouvement incessant. L’écume qui scintille sous les rayons du soleil couchant. La mousse qui s'accroche au sable et qui vient colorer ses pieds bleu de froid. Une légère brise joueuse caresse son visage et entremêle délicatement ses cheveux. Il n’y a personne. Pas un seul être humain. Aucunes créatures ne troublent le silence des vagues, pas même les oiseaux. On dirait presque que le temps ne s'écoule plus, que la vie s’est arrêtée… En fait, elle l’est. La vie d’Elle s’est arrêtée, il y a cinq ans maintenant. Elle attend la mort. Elle espère la mort depuis si longtemps. Le temps ne lui échappe plus, le temps ne lui manque plus mais les occupations oui. L’Éternité demeure. Elle ne pense à rien. Elle a oublié ce que c’était. Elle a oublié comment on fait. Elle a oublié ses désirs, ses envies, son imagination et ses rêves. Elle n'a pas de souvenirs. Elle n'a que le bleu de l'océan sous les yeux, des yeux vitreux qui cherchent encore la vie. La vie dans un paysage de mort.

Elle :

Les mouettes volent autour des récifs à la recherche de nourriture. De temps en temps, elles plongent et ressortent. Victorieuses. Moi, je ne le serai jamais, je ne veux même plus l'être. Elles se posent doucement sur les vagues et se laissent bercer par le rythme des clapotis de l'eau. Moi aussi. Mais pas par une douce onde harmonieuse, non c'est par la douleur. Je ne les comprends pas. Pourquoi manger ? Pourquoi, pour qui survivre ?
C’est drôle... ou non, plutôt dramatique. Ces mouettes ne rient pas. Elles n’émettent aucun son. Même le battement de leurs ailes est silencieux. Il n’y a pas un élément qui pourrait me distraire ici. Tout est monotone, calme, semblable. Rien ne peut m’aider à penser à autre chose mais à quoi penser. Tout me rappelle mes souffrances. Tout me met les larmes aux yeux. Et le pire, rien, plus rien ne peut me faire sourire… ou alors, c’est un rictus qui se fige définitivement sur mon visage.

Je sursaute. Une mouette vient de se poser près de moi. Je la regarde. Ses grands yeux sont glauques et inexpressifs. Elle me fixe également et dépose un poisson vivant et frétillant sur ma jupe. Le poisson se débat. Il suffoque. Cherche son air, mais ne le trouve pas. Je n’arrive même pas à en avoir pitié. Je n’éprouve que du mépris pour cette être faible qui croit connaître le tourment. Il ne mérite pas la mort. Qui suis-je pour dire une chose pareille ? Plus je le regarde et plus je me reconnais au début de mes souffrances. Je me plaignais tout le temps. Cela ne changeait rien. Au contraire, je pensais à mes blessures et les ressentais plus encore. Je crois… je crois que j’ai encore un cœur. Je ne peux pas laisser ce poisson souffrir. Je ne le veux pas. Personne ne devrait supporter une quelconque douleur. Je ramasse une pierre et d’un coup sec, je l’abats sur sa tête. C’est efficace. Il ne bouge plus. Lentement, je fixe la pierre et le vide loin devant moi. Alternativement. Je ne réfléchis même pas. Je l’empoigne plus fermement et me frappe la tête d’un coup violent. Je m’effondre. Le sang coule sur mon visage. Peut-être que moi aussi je vais être délivrée…

Ce n’est qu’en pleine nuit qu’Elle reprend connaissance. Elle cligne des yeux et se relève. Lentement, Elle se rend compte qu’Elle est, qu’Elle vit. Qu’Elle a échoué, une fois encore. Elle se dirige vers sa grotte. Là, Elle s’allonge sur sa natte et se frotte doucement le front. Elle ne prend même plus la peine de chercher des manières d’en finir. Elle a déjà quasiment tout essayé. Tout a raté.
La noyade, c’est impossible à concrétiser. Instinctivement, Elle ressort la tête de l’eau pour respirer en un geste malheureusement incontrôlable. Sentir l’eau pénétrée dans ses poumons. Si froide. Si…salée. Elle recrache toujours.
La corde autour du cou, Elle la dessert à chaque fois quand le souffle lui manque. Elle se débat et survit. Dans la souffrance. Ces deux solutions ont un défaut majeur. On peut toujours revenir en arrière au dernier moment…
L’empoisonnement, Elle a laissé tomber. Elle a déjà assez souffert que pour subir les douleurs lancinantes d’une intoxication.

Quant au fusil, Elle ne se sent pas la force d’appuyer sur la détente. De sentir sa tête éclatée. Volée en éclats. Projetant son cerveau sur le mur opposé. Non, ce n’est pas une belle fin. Elle veut se sentir partir. La mort qu’elle a tant attendue ne doit pas être immédiate. Elle souhaite la sentir pénétrer dans chaque parcelle de son corps. Elle espère être bercée par son amie si lointaine et si désirable. Profiter un maximum du temps qui peut lui être accordé lors de son trépas. Profiter du bonheur de la libération.
Elle ne cherche plus de façon d’en finir. Quand le temps sera venu, la solution s’imposera d’elle-même à son esprit. Si celui-ci survit aux souffrances.
Elle allume une bougie et se concentre sur la flamme qui brûle devant elle.

Elle :

La flamme vacille. Elle grandit…et diminue. Tiens, elle s’arrête. Reste immobile. Reprend soudain son mouvement. La cire coule. Elle s’étale sur le sol et y reste figée. J’ai l’impression que je cligne très vite des yeux car la bougie projette des ombres, des lumières sur les parois rocheuses. Des flashs qui me brûlent les rétines. Ha, elle s’arrête à nouveau de bouger. Elle brûle droite. Rigide. Froide. Je ferme les yeux puis les rouvre.
Là. Elle est là. Elle est toujours là. Elle réapparaît à chaque fois. Plus belle et plus blessée que la dernière fois. Il y a une femme qui se dessine dans la flamme. Une femme à genoux. Un long voile lui couvre les cheveux et la recouvre comme une cape. Elle souffre. Elle se tord de douleur. Elle voudrait partir, mais n’y arrive pas. Elle reste là. Collée à son destin. Entravée par des chaînes de feu qui la blessent, un bûcher ardent pour seul amant.
Mais que lui arrive-t-il ? Elle ne bouge plus. Serait-elle en train…d’agoniser ? « Non », je crie. J’appuie mon doigt sur cette femme. Sur cette flamme. La douleur est atroce. Mon doigt fume, mais je ne peux le retirer. Je dois l’aider. La tuer pour la délivrer.

C’est fini. Elle ne bougera plus jamais. Elle ne souffre plus. Je viens de sauver une vie et la maladie va me prendre la mienne. Je n’ai plus de première phalange. Mon doigt est roussi. Carbonisé. Prêt à tomber en cendre. Peut m'importe. Ce n’est pas grave. Je n’en ai plus besoin. En délivrant cette ombre, je me retrouve dans le noir. La lumière qu’elle diffusait c’est éteinte. Il n’y a plus rien qui me retienne en ce jour-ci. Je ferme les yeux. Je m’endors. Si seulement je pouvais ne jamais me réveiller. Si seulement quelqu’un pouvait poser son doigt sur ma flamme intérieure. Éteindre la bougie qui continue de brûler en moi malgré la douleur. J’ai des vertiges. Je ferme les yeux plus forts et plisse mes paupières. Rien à faire. J’ai le cœur qui se balance d’un côté à l’autre. Tant pis, je prends un somnifère pour ce soi. Je dois dormir. J’en ai besoin. La fatigue me fait délirer. Je crois… ou ce n’est peut-être pas le manque de sommeil.

Elle s’est enfin endormie. Même dans son sommeil son visage est contracté par la peine qu'elle endure. Elle a oublié d’avoir mal, mais la douleur revient à chaque fois. Plus brûlante que jamais, plus déchirante. Des larmes coulent le long du visage d’Elle. Elle n’a même plus de rêves pour oublier sa souffrance pendant la nuit. Il ne lui reste rien. Pas la vie et Elle n’a pas la mort. Le néant l’entoure. Pire que la mort car Elle en est consciente.

Le soleil réchauffe les joues d’Elle. Le sang qui a coulé de sa blessure macule son visage. Elle se lève, sort et plonge son corps frêle dans une crique pure et fraîche entourée de fleurs sauvages et d’arbres tropicaux. Elle ne lave pas son visage. C’est une blessure de guerre. Une guerre contre la vie. C’est un souvenir. Il est si proche qu’Elle s’en souvient encore. Dans quelques jours, il sera oublié. Autant profiter de cet instant. Elle ressort, se laisse sécher sous les rayons bienfaiteurs et s’abandonne.
Soudain, un bruit de moteur rompt le silence apaisant. Elle se précipite sur la plage et voit un bateau accoster. Ses parents débarquent sur le sable et se dirigent vers Elle. L’air dégoûtés. Elle a un aspect pitoyable.

Elle :

Ma mère me regarde et éclate en sanglots. Mon père s’approche, crie qu’il a une fille folle, malade. Comme si je ne le savais pas. Il me gifle. Mon apparence ne leur plaît pas. Moi non plus, je ne leur aie jamais plu. Mon père m’empoigne par le bras et me traîne sur le sable blanc. Où veut-il m’emmener ? J’ai peur. Mais je n’ai pas la force de me révolter. Je ne veux pas partir. Ici au moins, la plénitude et la sérénité arrivent de temps en temps à me calmer et à diminuer mes souffrances. Je veux rester ici. Je ne veux pas quitter cet endroit. « Laissez-moi. » Mon père sert mon bras de plus en plus fort. Il me fait mal. Non pas physiquement, j’ai déjà tellement souffert que des blessures ne m’atteignent plus. Il me fait mal mentalement. Je crains l’endroit où ils vont me conduire. Pourquoi veulent-ils toujours modifier ma vie ? Je suis bien mieux ici qu’avec eux en ville. Dans cette société où tout le monde me montre du doigt et s’écarte de moi comme si j’étais une pestiférée. Je ne veux pas retourner parmi ces hypocrites, ces médecins menteurs, ces faux amis qui s’amusent à vous plaindre. Par compassion… Je ne veux pas de leurs médicaments qui pourraient peut-être un jour avoir la grâce de me soigner. Rien ne pourra me soigner. Je suis condamnée. Condamnée. Condamnée. Ce n’est pas deux pilules qui changeront quoi que ce soit. J’aime cet endroit. La saveur du soleil, le repos de la mer. Je ne veux pas quitter mes mouettes et mon île. Ma vie se résume à cela. Voilà qu’On me les arrache, qu'On vient, qu'On reste.
Je suis balancée dans le bateau sans ménagement. On démarre. Mon île s’éloigne. Ma vie aussi. Je la ressens encore moins en moi. Le bateau tangue, danse, virevolte, brimbale. Je suis épuisée, fatiguée, exténuée. Je n'en peux plus. Je m’endors.

Elle s’éveille dans une chambre entièrement blanche. Des murs au sol en passant par le mobilier, tout est d’une blancheur immaculée. Il n’y a pas de fenêtre. Enfin si, mais elle est cloîtrée. Le soleil ne pénètre pas ici. La vie va s’arrêter. Elle ouvre des yeux effarés. Où est-Elle ? Que fait-Elle ici ? Elle ne veut pas. Elle veut s’en aller. Partir.

Elle :

« Non. Non. Non. ». Je hurle à en avoir la gorge en feu. « Laissez-moi quitter cet endroit. Je ne supporte pas ici. C’est moche. C’est uni. C’est froid. C’est… blanc. C’est une prison. ». Je suis prisonnière de la maladie. Maintenant, je le suis dans un hôpital. J’ai compris que c’était un hôpital. Ou un asile. Je suis malade, donc folle pour mes parents. Cet endroit me stresse. Cette blancheur impeccable, parfaite me fait froid dans le dos. Je frisonne. J’ai la gorge nouée et l’estomac retourné. Je vomis. Toutes mes tripes y passent. L’odeur, mélangée à celle de l’hôpital et ses médicaments, les maladies et ses souffrances, la mort, me fait chavirer. Je me retiens au mur. Je m’appuie. Je m’affaisse. Je ferme les yeux et je repense à mon île, à ma grotte où tout est noir. Le blanc de cette pièce m’éblouit plus que les rayons du soleil. Il se faufile sous mes paupières et y brûle mes rétines. Je reste là. Inerte. Pendant une semaine, deux, un mois, un an. Je n’ai plus aucune conception du temps. Ici, il fuit. Là-bas, il demeurait. Il fait toujours clair dans cette chambre. Le temps ne s’écoule plus. Elle ne sait pas depuis combien de temps elle est ici. Même la douleur s’estompe…
Personne ne vient. Personne ne me dérange et c’est très bien. Je ne veux voir personne. Ce sont tous des traîtres. Des menteurs. Tous des monstres. C’est de l’injustice. Pourquoi je souffre ? Pourquoi moi ? Qu’ais-je fait pour mériter cela ? Rien. Je ne comprends pas. Je ne veux pas comprendre. Cela ne changerait strictement rien. C’est mon destin. La souffrance.

Elle se lève. Elle marche de long en large dans sa cellule. Plusieurs fois, Elle a essayé d’ouvrir la fenêtre. De voir la lumière naturelle et non celle du néon qui la nargue loin au-dessus d’elle. Rien à faire. Cette fenêtre est condamnée. Tout comme Elle. Condamnée à rester dans cette cellule. Condamnée à mourir. Mais Elle en a marre d’attendre cette mort qui ne vient pas.
Elle se roule en boule dans un coin de sa chambre. Elle gratte le mur froid et blanc de ses ongles. Râpant le bout de ses doigts. Laissant des traînées de sang. Elle empoigne sa tête, et en plein désarroi, Elle la cogne contre le mur. Elle court d’un côté à l’autre et se frappe toujours la tête contre le mur. Elle ne supporte pas l’enferment. Emprisonnée dans ses souffrances. Dans sa tête et physiquement où qu'elle aille, où qu'elle soit. Enfermée. Déboussolée, Elle se jette sur le lit avec une telle violence que celui-ci s’écroule. Assommée, sonnée, épuisée, Elle se ramasse sur elle-même et se laisse aller à son désespoir.

Elle :

Je ne vois plus les vagues. Je ne sens plus le vent. Je ne vois plus les oiseaux. Je ne sens plus le soleil. Je ne vis plus. La douleur elle-même m’abandonne. Je reste seule. J’ai de moins en moins envie de vivre. Il n’y a ni bruit, ni couleur. Le blanc n’est pas une couleur. Et le silence de cette cellule est insoutenable. Ce n’est pas mon silence des vagues, des mouettes. C’est le silence de la maladie.
Pas de mouvement. Pas de vie. Pas d’espérance. Pas de raison. Pas de lien. Pas d’attaches. Je me lève et mon regard s’abaisse vers le lit cassé que je viens de déserter. Une barre en fer. Là, sous mes yeux. Grise. Grise sur blanc. Vie sur mort. Je l’examine. Là où la barre s’est cassée nette, un bout tranchant se dresse vers le ciel. Vers la libération. Je brandis la barre et tranche les veines de mon poignet droit, puis du gauche. Je n’ai pas très bien coupé. Le sang coule plus fort à gauche qu’à droite. Quelle sensation. Je sens la vie, là si proche, si réelle, mais je... Je la sens … m’échapper. Je ne sais plus où je suis. Ma tête tourne, ma vue se brouille, un voile tombe sur mes paupières. Des images passent et repassent dans ma tête. Des souvenirs d'antan, des rêves oubliés, des images de vie passent devant mes yeux grands ouverts. C’est maintenant que la vie s’échappe, m’échappe que je voudrais la conserver. Laisse-la-moi. A l’aide, quelqu’un. Je vous en prie. Sauvez-moi. Aidez-moi. Ne me la prends pas. La mort, amie si proche, si enviable. Que tu me sembles horrible maintenant. Tellement cruelle. Je ne te désire plus, je veux que tu partes loin, très loin. Tu deviens mon ennemie. Je ne veux pas. Je veux garder ma vie et mes souffrances. Je préfère la sensation de douleur à celle de la vie qui fuit. Ne pas la perdre. Ne pas la perdre. Je tombe assise.

Elle crie mais personne ne vient, personne ne viendra plus jamais ; elle hurle : « Ne pas la perdre ». Elle se lève, titube, rassemble ses dernières forces. Avance. Avance Elle, courage. Elle se saisit d’un feutre posé sur la table. Dernier cadeau de ses parents. Des feutres et des feuilles pour dessiner comme les petits-enfants après une opération. Des dessins peuvent-ils faire oublier la maladie ? Elle ne le croit pas. Distraire, occuper, oui. Et encore…Elle ouvre le feutre et, suivant de grands mouvements de bras, elle tapisse le mur d’une seule et même phrase : Ne pas la perdre. Les mouvements de bras qu’Elle exécute projettent des tâches de sang sur le mur. Sang sur mur. Sang sur son visage. Sang sur son corps. Rouge sur blanc. Sang maculant. Sang sur maladie. Rouge sur vie. Comme une démente, Elle écrit sur les autres murs la même phrase : Ne pas la perdre, Ne pas la perdre, Ne pas la perdre. Toujours la même phrase. Le sang coule de ses poignets. Toujours, encore. Encore, toujours. Tâchant le blanc. Elle écrit. Toujours tâchant la vie. Elle écrit. Elle écrit toujours. Elle écrit encore. Son «perdre » reste en suspend. Elle tombe presque gracieusement. Elle ne bouge plus. Elle n’est plus. Elle a rejoint ses rêves oubliés. Enfin après près de six ans, un sourire se dessine sur son visage. Ses yeux se ferment une dernière fois…

Emie Duvy
octobre 2004

Pour contacter Emie Duvy ou un autre auteur de la revue :
revuenoiretblanc@hotmail.com
Creative Commons License
Ce/tte création est mis/e à disposition sous un contrat Creative Commons.