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29.4.07

Le Temps des Yoyos

Je marche dans la rue déserte. J’entends les pneus crépiter sur la chaussée mouillée, je sens l’air frais qui s’insinue sous le col de ma veste. Les lumières orangées donnent au trottoir une teinte mélancolique. Une soirée paresseuse se présente. Elle ne semble pas prête à sortir pour briller, même le bruit se calme pour la laisser approcher. Les passants paressent, eux aussi, paraissent soudain moins pressés. Ils se demandent si la nuit en attend davantage, si leur respect suffira à calmer ses envies de soupirs et d’yeux mouillés. En attendant de se satisfaire des regrets des hommes, elle couvre le goudron et le béton d’une fine pellicule humide. La légère bruine dégouline et fait couiner les chats de gouttières. Ils n’auront pas de croquettes ce soir, personne n’ouvrira ses fenêtres. Trop peur que le froid en profite pour s’installer.

Quand le froid ne vient pas de l’extérieur, mais du plus profond de toi, que les jours raccourcissent, et te laissent sans lumière sur tes idées, il est temps d’aller se saouler. Je suis descendu dans le métro le plus proche pour parvenir plus rapidement à mes fins. Une fois installé dans la rame quasi déserte, mes yeux ont commencé à scanner les sièges à la recherche d’une distraction en jupon. En voici une, les doigts crispés sur son Blackberry, ce qui enlaidit des mains que je devine fines en temps normal. Amazone technologique, tes boucles brunes embrassent tes joues et embrasent mes joues. Ton front se plisse sous les soucis ; j'admire tes jambes lisses et le velours qui enserrent tes cuisses. Dans cette cage de verre et d'acier que tu chevauches vers ton armée, j'aperçois la femme fatale perdue en toi. J'ai envie de t'enlever, d'enlever tes vêtements, je suis l'or de tes boucles d'oreille, le nylon de tes bas, la laine de cette écharpe posée autour de ton cou, la dentelle sur ta chair. Tentatrice dévouée, tes yeux francs appellent le monde à ton amour, ton odeur m'envahit par rafales, je suis à tes genoux attendant la délivrance, tranche ma nuque ou embrasse moi mais pose tes mains sur moi. Tu pars et je reste coi.

Veux-tu vraiment savoir ce qui se passe ? Je me le suis demandé, et la réponse a vite pointé le bout de son nez… En y réfléchissant, je n’avais jamais été réellement seul. Pourtant ce sentiment hostile m’asphyxiait chaque nuit et chaque jour, comme une seconde peau, une pensée unique universelle adaptable à toutes les situations. Si peu de gens me connaissent, et même eux ne peuvent me sauver de mes angoisses. Il aurait fallu y penser avant peut-être. Il aurait fallu se réveiller il y a quelques années. Mais comme pour tant d’autres matins, ce réveil-là n’a pas sonné. Ma solitude par une sonnerie brisée, mon univers par quelques mots simples sauvé. La chaleur de son cou rayonne encore dans mes yeux ; les étoiles que l’on voit si mal sont mortes depuis longtemps. Leur lumière fantomatique nous parvient tel un message du passé, une réminiscence de choses disparues. Leur éclat qui semble réel s’avère fictif. Ainsi en est-il de mon sourire et des éclairs passagers dans mes yeux : ils s’effaceront vite, rattrapés par la réalité de son absence, la cruauté de son départ.

La fumée me cache la vue, la fumée me gâche la vie, le brouillard me conduit dans un mur. Je ne sais pas me diriger, ma liberté m’envoie dans les mauvaises directions, je n’épouse pas les élans de mon cœur car ils m’envoient dans les bras d’un malheur programmé. Une pulsion morbide inévitable, mes rêves me rappellent la réalité, j’y sombre plus concrètement que dans mes journées mascarades. Chaque nuit a son échec particulier, les formes de la déchéance m’y sont clairement détaillées. Tout le monde est là pour la mort du roi.

Julien Sorrenti

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