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25.2.07

Rêves Partis

Ses rêves partis, elle s’y oublie parfois. Morceaux de poésie qui ont semé sa trace, le ciel sans plus d’étoiles auxquelles se raccrocher. Lorsqu’elle ferme les yeux, elle génère ce vertige. Paysage défiguré par une falaise sans fond. C’est tout son peu de vie qui pourrait basculer dedans. Inlassablement, elle s’agenouille au bord et y jette sa douleur, larmes offertes au démon qui ne la laisse jamais tranquille, jamais seule, là toujours prompt à la mordre jusqu’au sang. Et quand enfin rassasié le monstre cesse de gueuler, ne serait ce qu’un court instant, reste en elle cette musique, là au fond de ses nuits blanches. Elle y danse comme la ballerine d’une boite à secrets.

Sourde aux bruits alentours, rythme de son corps calé sur les litanies qui résonnent dans sa tête, elle ferme les yeux, se laisse porter doucement. Ondulation impeccable de ses formes fragiles, et tous les regards semblent braquer sur elle. Elle danse. Une heure qu’elle est sur la piste. Seule ici au milieu d’une foule compacte. Autour d’elle, masse informe de chair qui grouille sous les projecteurs, on distingue des visages teintés de bleu ou vert qui disparaissent aussitôt, fondus les uns dans les autres sous des mouvements de bras. On ne voit qu’elle, comme un halo de paix au milieu du carnage. Elle n’en a pas conscience, s’évertue invisible. Mais ce pouvoir qui émane de chacun de ses gestes. Sa douceur désinvolte. Précision affûtée de petite fée salie par le monde alentour. Elle a perdu ses ailes au fond d’un verre d’alcool, s’abandonne enivrée à cette nuit comme à la précédente, persuadée qu’elle est qu’à tout moment, si elle en a besoin, une ou deux enjambées la mettront à l’abri. Elle est si délicate, elle devrait avoir peur de ces ombres qui l’entourent, et pourtant rien en elle ne viendrait à trembler, même le plus petit morceau d’âme reste vissé à sa place. La douleur si bien maîtrisée, qu’elle en porte l’odeur. Rien ne pourrait l’atteindre aussi fort que les coups qu’elle se porte au-dedans, rien de mieux calibré que ces douleurs atroces qu’elle se sait capable de s’infliger seule. Elle est là, si fragile, si vulnérable, mais n’a rien ni personne d’autre à craindre qu’elle même.

Y a ces regards qui cognent, voudraient bien l’abîmer. Tactiques de connards qui l’approchent et la frôlent, la bousculent. Dans leurs yeux c’est le désir, l’envie de l’esquinter. Crevards à quatre pattes qui aimeraient la soumettre, bandent durs et féroces dans leurs pantalons trop serrés. Elle ne les regarde pas, garde les yeux fermés, s’applique à ne rien faire exister de cet univers étroit et bruyant. Elle est ici juste pour se perdre, une nuit juste, parvenir à disparaître dedans. Y a que dans ce chaos qu’elle fini enfin par ressentir un peu d’apaisement, qu’elle retrouve le goût des rêves. Danse lascive et murmurée, rendue obscène par la lenteur qu’elle déploie au milieu des autres qui se secouent en l’air, elle est là en suspend, trop offerte. Elle entend dans sa tête, comme des notes au piano, sent les larmes lui monter. Puis ce sourire qui lui mange l’intérieur, et doucement la joie de vivre qui lui caresse la peau du dedans, chaque millimètre d’elle qui vibre. Rythme saccadé qui fini par s’éteindre, et d’un coup immobile, visage levé au ciel, elle tend les paumes de ses mains vers le haut, comme en dehors des choses. C’est la vie qu’elle ressent, ce que tous sont venus chercher dans cette nuit qui ne finit pas, et s’en éloignent à force de vouloir la trouver au mauvais endroit, de la mauvaise façon. Au fond d’elle. C’est de là que ça émerge. Une aura toute puissante. Le cri le plus élémentaire. Elle entrouvre les lèvres, là comme au ralenti, lumière de spot qui lui crève le regard. Et tout se scinde. Tout se divise. Quelques secondes à peine, elle écarte le néant d’un côté puis de l’autre. Ses larmes coulent, et autour d’elle, l’univers entier continue de danser sur la musique techno. Elle n’entend plus rien que ce souffle qui lui rempli le corps, et les battements du cœur qui remplissent sa poitrine.

Ça dure un bref instant. Difficile à maintenir. Il la bouscule. Coup d’épaule lourdement orienté. Ligne droite parfaite de sa trajectoire, contrôle sévère, imparable. Il reste planté là. Obsédé par l’idée d’exister pour elle. Ne supporte pas la voir garder les yeux fermés, et pour qui elle se prend, elle ne sait pas qui je suis, mais qui c’est cette pétasse, putain je vais la baiser. A aucun moment il ne voit, les longues coulées de larmes qui fondent sur son visage. Elle reste droite et sourde à lui, perdue là dans sa transe.

Il lui attrape le bras, ne lui laisse pas le choix que de se tourner vers lui. Il lui parle. Mots lourds et crus balancés par le membre. Habitude ancrée à la source, de ne jamais laisser à l’autre aucune échappatoire, toujours la posséder. Presque il crache ses mots, presque il veut lui faire mal, ressert l’étreinte de ses doigts qui s’enfonce dans la peau blanche. Elle tourne la tête, le regarde d’en dessous. Sans surprise face au besoin de l’autre de la faire appartenir, d’en devenir le jouet. Elle a toujours vu ça et dans tous les regards. Elle ne sent pas l’étreinte trop forte. Ne sent pas la douleur. Dans ses yeux à elle, c’est juste la lassitude. Point d’honneur que met l’autre à vouloir la sauter, et qu’elle sait inutile au fond. Elle sait que de toute façon, dans quelques heures elle retournera danser dans sa boîte à secrets.

Il lui dit : C’est quoi ton prénom ?

A peine elle ouvre la bouche. Je n’en ai pas…
Il affiche air énervé de mec trop sûr de lui, qui décide de ce qui est une bonne réponse et de ce qui est une mauvaise. Il continue de la tenir fermement. Elle ne se débat pas.
Elle lui dit : méfie toi de moi car parfois je m’abîme…

Il continue pourtant, de tirer sur elle pour l’amener contre lui. Personne autour ne bronche, personne ne remarque vraiment. Mouvements secs de bonhomme gangrené par l’alcool. Craquement dont il ne pourrait situer précisément la provenance. Il tire sur le bras. Il voit juste, à la base de l’épaule, fils noirs apparaître et s’étirer longuement, continue machinalement de tirer jusqu’à les voir se casser. Le membre qui se décroche du corps. Il ne réalise pas que c’est son bras à elle qu’il tient dans la main. Regarde bêtement les fils arrachés qui pendouillent tout au bout. Son visage à elle, résigné, fermé, dégueule d’une peine habituelle, facilité des traits à se positionner à la bancale.

Elle a juste le temps, dans la stupéfaction de l’autre, de ramasser le bras qu’il laisse tomber à terre, et courir quelques mètres jusqu’à la porte des toilettes. Le mec reste là, pétrifié, sans comprendre. La regarde disparaître dans la foule. Queue molle et flasque de son ego brisé, reste du corps incapable de bouger.

Dans les toilettes, attroupements de connasses devant les miroirs, visages qu’il faut redessiner malgré la sueur qui brouille leurs traits. Leurs bâtons de rouge à lèvres pour situer la bouche, du mascara et un peu de crayon pour rappeler leurs yeux. La vraie beauté s’efface rapidement, sous les croquis qu’il faut en faire. Et comment séduire et comment il faut plaire.
Elle franchit la première porte qu’elle trouve, peau suintante de tristesse qu’on pourrait prendre pour de la transpiration, son désespoir masqué. Elle verrouille derrière elle, se laisse glisser contre le mur, jusqu’au sol. Carrelage souillé par les allers venus. Flaque de pisse qui vient mouiller son jupon noir. Elle regarde le tissu déchiré de sa peau. Elle soupire. Elle était si près d’y parvenir cette fois. Elle soulève son tee shirt, attrape une aiguille enfoncée dans son ventre, puis malgré la main qui tremble, tente de se recoudre. Assurance de ses gestes dénués d’énergie, puis les coups contre la porte qui l’empêche de se concentrer. Comme une panique qui la saisie, elle ferme ses yeux, pensant parvenir à faire taire le monde encore mais cette fois rien ne se passe, rien ne la remplie. Quelques secondes. C’est la peur qui finalement la gagne. Pose mal assurée, en appui sur le mur, elle se recroqueville doucement, jusqu’à devenir un point minuscule. Jusqu’à n’être plus rien.

Le loquet de la porte fini par craquer sous les coups répétés.
Tout ce qu’on trouve, par terre, c’est une poupée de chiffon, désarticulée, déchirée de part en part. Le mec derrière le type de la sécu, n’arrête pas de hurler que c’est là qu’il a vu la fille se planquer. Il gueule. On l’emmène à l’écart.
Personne ne ramasse la poupée. On la regarde juste.
Comme à n’y rien comprendre.

La vie et où qu’elle soit.

Si habile à se perdre.

Antoine Dole

Pour contacter Antoine Dole ou un autre auteur de la revue :
revuenoiretblanc@hotmail.com

2 Comments:

Blogger Kebina said...

C'est saisissant. La plume de Dole s'est vraiment améliorée par rapport aux textes que je lisais de lui il y a encore un an. Le texte est admirablement bien construit et le style poétique et coulant. On s'y baigne puis on s'oublie.

26 octobre 2007 à 19:56  
Blogger A.D. said...

Mais cet homme est partout :-)
Très bon texte, d'une incandescence rare. Vivement janvier 2008, donc...

4 novembre 2007 à 07:59  

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